Retour aux origines

« Les âmes des morts restent là où elles ont vécu. Lorsqu'il n'y a pas de bruit, pas de vent, on entend les esprits. »
 Proverbe amérindien

prisonnière

1.

Après plus de vingt ans en France, Souad revint dans sa ville natale, Khouribga. Dans son souvenir, il s’agissait d’une ville de sable et de terre où il faisait bon vivre ; où tout le monde se connaissait. En y revenant, elle se rendit compte que la ville avait grandi comme elle. Elle était devenue une cité moderne mêlant avec justesse Orient et Occident.
Du moins, c’était le cas en centre-ville, mais plus elle s’en éloignait, plus la terre et le sable reprenaient leurs droits. Après tout, c’était une mine de phosphate à ciel ouvert.

Souad arriva en fin de journée et décida de dormir à l’hôtel. Elle était venue jusqu’ici pour retrouver ses origines et ne visiterait la maison familiale à Ouled Abdoune, quartier de Khouribga, que le lendemain. La jeune femme monta dans un taxi qui la déposa devant le Golden Tulip Farah, entra et paya sa chambre. Une fois ses affaires posées, elle descendit au restaurant pour dîner.

Souad se laissa emporter par ses pensées en attendant son repas. Après avoir insisté plusieurs mois durant auprès de sa tante, celle-ci avait fini par céder et lui avait donné l’adresse de la demeure familiale, en lui prédisant au passage :

« Tu sais ma fille, retourner là-bas ne t’apportera que des problèmes ! Il y a des souvenirs qui ne doivent jamais se réveiller ! »

Mais à cet instant, seules comptaient les précieuses informations. Une semaine après, elle arrivait près de son but. Elle tenait tellement à savoir ce qui s’était passé dans cette maison, mais y trouverait-t-elle des réponses ? Personne n’avait rien voulu lui dire. D’ailleurs, elle en était arrivée à penser que personne ne savait, ni ne voulait savoir.

L’arrivée d’une cliente la sortit de ses réflexions. Celle-ci s’assit à la table d’à côté et passa sa commande. Elle se retourna vers Souad.

« Salâm[1]. Vous savez la nourriture est très bonne ici,  engagea-t-elle. Je viens au moins une fois par mois manger ici je ne suis jamais déçue par la qualité des mets. Moi c’est Fatima.

— Salâm. Au moins j’aurais bien choisi. Moi c’est Souad, enchantée.

— Alors mademoiselle pourquoi êtes-vous venue à Khouribga ? Vous avez de la famille ici ?

—Non, malheureusement. Mes parents ont vécu dans cette ville il y a plusieurs années et comme ils ne sont plus là, je voulais voir d’où ils venaient et comment ils avaient vécu.

— C’est bien. Comme dit le proverbe chez nous. " L’homme qui ne sait pas d’où il vient ne saura jamais où il va " 

— A ce propos, vous auriez des informations sur la région ?

— Il ne s’y passe pas grand-chose vous savez. C’est une ville de personnes simples, très attachés à leur culture et à leurs traditions. Ici les gens sont bons et chaleureux. Malgré tout, il y a beaucoup de mythes et de légendes. Il y a la fameuse Aicha Kandicha[2] qui s’en prend aux hommes, la nuit. Une autre plus captivante est celle de la maison d’Ouled Abdoune. »

La mention de ce quartier attisa la curiosité de Souad.

« Ah ? Et qu’elle est l’histoire de cette maison ?

— Il y avait une famille qui vivait là-bas autrefois, mais ils ont tous disparu en une nuit. On ne sait pas où ils ont bien pu aller. Personne n’a rien vu ni rien entendu. Pourtant c’était une famille de six personnes. Ils ont abandonné la maison avec tout à l’intérieur, meubles, vêtements, jouets, etc.

— Personne ne les a retrouvés depuis ?

— Non, vous savez c’était il y a plus de vingt ans.

— Et personne n’a emménagé dans la maison depuis ?

— Surtout pas ! répondit-elle horrifiée. Ici les hommes sont très superstitieux, beaucoup pensent que les esprits de la famille habitent encore cette maison. Et personne ne veut prendre le risque d’avoir des djenoun [3] aux trousses. D’ailleurs certains racontent que la nuit si vous passez à coté, vous entendez une femme pleurer sa fille disparue. »

Fatima remarqua que Souad était troublée. Elle s’exclama :

« Ne vous inquiétez pas, ce sont juste des histoires de bonnes femmes. N’ayez pas peur ! Que cette légende ne vous empêche pas de découvrir la ville de vos parents. »

La soirée s’étira et les discussions devinrent plus banales.

2.
Quelques heures plus tard, Souad monta dans sa chambre. Une fois dans son lit, elle repensa à ce que la femme lui avait raconté. Si tout était resté en place peut-être trouverait elle quelque chose. Après cette longue journée, elle était fatiguée et s’endormit rapidement. Elle plongeant dans un rêve dans lequel elle se retrouvait dans une grotte en chemise de nuit et pieds nus. Il y faisait sombre, mais elle parvenait malgré tout à distinguer un tunnel. Elle s’y engouffrait en tâtonnant les parois. Il faisait frais et un léger vent lui balayait le visage. Elle continuait d’avancer sur plusieurs mètres quand elle distingua une lueur verte ondulant sur le mur. Malgré la peur qui montait, Souad poursuivit hypnotisée par cette flamme. Le couloir s’ouvrait sur une chambre creusée dans la roche et au milieu se trouvait un socle noir sur lequel un poignard flottait entouré d’un halo vert. Elle s’approcha et tendit la main vers la dague.

« C’est avec cette arme que ton père te tuera, » gronda une voix grave.

Au fond de la grotte un homme apparu et se dirigea vers elle menaçant. Plus il avançait et plus son visage se dessinait. Quand il fut assez prêt pour la toucher, elle reconnut son père. Il s’arrêta net devant elle. Il était là, comme venant d’un lointain souvenir brumeux, il ne souriait pas et son regard ne reflétait aucun amour pour sa fille. Il ouvrit la bouche et resta ainsi quelques instants, puis peu à peu sa mâchoire se décrocha, aucun son n’en sortait, juste le bruit des os qui craquaient et de la chair qui se déchirait. Elle hurla d’horreur.

Souad se réveilla en sursaut et étouffa un cri de terreur. Elle était trempée de sueur. Elle se souvint de sa famille, de brèves images revenaient. Surtout, celles évoquant son père violent qui rouait de coups les membres de sa famille. Elle pleura. Ces souvenirs qui remontaient à la surface lui faisaient trop mal. Quel était ce secret de famille que personne ne connaissait ? C’était ce qu’elle désirait savoir plus que tout pour enfin vivre en paix. Elle pleura durant une bonne partie de la nuit et finit par se rendormir épuisée.

3.

Le lendemain matin, Souad était devant la maison. La bâtisse était bien abandonnée. Elle avait deux étages et était pourvue d’une terrasse. D’après les renseignements glanés, elle avait eu la confirmation que la maison n’avait plus été habitée depuis la disparition de ses occupants. D’ailleurs, elle avait remarqué que comme pour souligner une monstruosité éventuelle, la ville elle-même avait fait en sorte de se développer loin d’elle.

Elle tenta d’ouvrir la porte. Elle força un peu sur les gonds et réussit à la pousser dans un grincement métallique. Le soleil était encore haut dans le ciel et malgré le fait qu’il n’y avait pas d’électricité, on voyait clair à l’intérieur. Après un moment d’hésitation Souad rentra, en prenant bien soin de bloquer la porte pour éviter qu’elle ne se referme et la coince à l’intérieur.

« On ne sait jamais, » pensa-t-elle.

Souad rentrait dans le couloir. Elle n’avait quasiment pas de souvenirs de cette maison, mais plus elle avançait, plus ceux-ci commençaient à refaire surface. Elle se souvint de sa grande sœur qui aimait aider à la cuisine et de ses frères qui adoraient la faire courir partout dans la maison. Elle revit sa mère préparant le repas. Elle était très belle avec son voile et son doux regard. Elle sentait les odeurs de plats venant d’une lointaine cuisine, elle entendait les rires transportés dans les airs et le temps.

Le rez-de-chaussée contenait trois chambres, des toilettes et une grande cuisine.

Une fois la visite du rez-de-chaussée terminée, elle monta au premier étage. Les larmes commencèrent à couler peu à peu.

Un étrange bruit la fit émerger de ses songes. Elle tendit l’oreille. Rien. Cela devait venir de dehors. Après quelques secondes, elle distingua cette fois très clairement des pas, comme quelqu’un qui courrait. Elle savait qu’ici, les enfants allaient n’importe où pour jouer. Elle appela :

« Hé oh, il y a quelqu’un ? Désolée, je ne voulais pas te faire peur, j’étais juste venue voir la maison dans laquelle j’avais grandi. »

Aucune réponse.

Elle découvrit que le premier étage donnait sur un grand espace ouvert et plusieurs pièces fermées. Elle se dirigea vers la porte juste à gauche de l’escalier, l’ouvrit et trouva un salon. Il n’y avait pas grand-chose si ce n’est des sofas et une table. Elle referma la porte et marcha vers la suivante. C’était une chambre, il y avait un grand lit et une belle armoire noire. Malgré la poussière, le temps n’avait laissé aucune trace, même le lit était fait. En inspectant toutes les pièces du premier, elle remarqua que la maison était toujours en bon état, attendant inexorablement quelqu’un pour la rendre de nouveau accueillante.

Elle entendit de nouveau un bruit. Cette fois, on aurait dit une porte qu’on ouvrait plus haut. Elle arrêta son inspection et fila au deuxième étage. Il était fait à l’identique du premier. La deuxième porte à gauche était ouverte, celle juste au-dessus de la jolie chambre du premier.

« Oh hé ! cria-t-elle en y entrant. Ne t’inquiète pas, tu peux sortir. »

Il n’y avait pas de meuble, juste de nombreux cartons. Elle oublia les bruits et décida d’en ouvrir un. Elle retrouva son doudou. La surprise la fit tressaillir. Leurs affaires étaient toujours là, dans ces cartons. Peut-être allait-elle enfin pouvoir comprendre. Elle se mit en tête de tous les fouiller.

4.

Le soleil commençait à décliner, il faisait de plus en plus sombre. Souad évalua ses trouvailles. Pour l’essentiel, il s’agissait de photos, de dessins, de lettres et quelques papiers administratifs. Sur certaines photos, il était possible de voir son père sourire. Ils avaient l’air tellement normaux et tous si heureux. Que s’était-il passé pour que ce bonheur s’éteigne ainsi ? Pourquoi avaient-ils tous disparu, sauf elle ?

Comme réponse, elle sentit un souffle glacé effleurer sa nuque. Elle frissonna et retint un cri d’effroi, elle se retourna mais ne vit rien. Le soleil descendait de plus en plus.

« Un courant d’air, » dit-elle à voix haute pour se rassurer.

Elle attrapa un carton vide et mit son trésor à l’intérieur afin de tout apporter à l’hôtel et l’examiner plus en détail. La peur montait, depuis quelques secondes, elle se sentait observer. Elle avait la désagréable impression de ne plus être seule dans cette maison. Elle prit son carton et se dirigea vers la sortie d’un pas rapide.

« Souad… » chuchota une voix d’enfant.

Elle faillit trébucher dans l’escalier de surprise. Elle s’arrêta net et retint sa respiration.

« Souad, tu nous manques, » cette fois ce fut celle d’une femme.

Prise de panique, elle dévala les marches. Une fois arrivée au rez-de-chaussée, elle lança un coup d’œil vers le palier du premier étage, elle crut discerner une femme vêtue d’une gandoura grise. Cette vision la paralysa au pied de l’escalier. Au bout de plusieurs secondes, elle se reprit et galopa jusqu’à la porte. Celle-ci était fermée, elle savait pourtant qu’elle l’avait laissée ouverte. L’angoisse s’empara d’elle. Elle n’était pas seule ! Elle posa son carton sur le sol et tenta d’ouvrir la porte. Elle se sentit défaillir quand elle comprit qu’elle était piégée. La panique menaçait de la plonger dans la folie. Elle voulait quitter cette fichue maison, mais elle avait beau s’acharner, la porte refusait de céder. Elle se retourna, la femme était en bas de l’escalier. Elle était immobile et tendait la main en l’appelant.

« Souad, ma fille. »

La nuit était tombée. Malgré le manque de lumière elle savait que c’était sa mère qui se tenait devant elle. Elle avait peur, mais, en même temps, elle voulait courir dans les bras de cette femme qu’elle avait tant voulu revoir. Souad glissa le long de la porte scellée et s’assit sur le sol froid. Le fantôme avança. Souad ferma les yeux et pria. Elle sentit une piqure glacée sur sa joue. Elle ouvrit les yeux et vit sa mère tout près d’elle, le regard doux et triste. Elle déposait un baiser sur la joue de sa fille en lui chuchotant.

«  Ma fille, tu dois partir, le mal rode ici et je ne peux t’en protéger.

— Que s’est-il passé Maman, pourquoi avez-vous tous disparu comme ça ?

— Tu es sûr de vouloir le savoir ?

— Oui.

— Parfois, il vaut mieux rester dans l’ignorance.

— Si, je veux ! Insista la jeune fille. Cela fait des années que je cherche à savoir ce qui vous est arrivé ! »

Le fantôme posa une main sur la tête de Souad et la regarda dans les yeux. Ceux de l’esprit se mirent à briller d’un rouge sang. La jeune fille ferma les siens.

5.

Souad rouvrit les yeux. Il faisait nuit, elle était debout au milieu d’une rue étroite. Les souvenirs réapparaissaient, ça ressemblait à une rue de la médina de Meknès, la ville d’origine de ses parents. Elle entendit des pas et se retourna. Une femme marchait et se dirigeait vers elle pour finalement la traverser sans la voir. Souad n’était seulement qu’une ombre et ne faisait qu’assister à la scène. La femme avait l’air jeune, elle ne devait pas avoir plus de 18 ans. Elle marchait vite mais Souad reconnut tout de même sa mère. Qu’elle était belle !

Les larmes lui montèrent aux yeux, elle avait envie de la serrer dans ses bras, mais c’était impossible. Soudain, un homme sortit d’une des portes donnant sur la rue. Il était ivre. Souad vit sa mère prendre peur et éviter l’homme. Il fut surpris et la suivit. Souad les rejoignît. Il marchait de plus en plus vite et finit par rattraper la jeune femme.

« Vous savez mademoiselle, il est tard. Une femme pieuse ne devrait pas être debout dans les rues à cette heure-ci. »

Elle ne répondit pas et continua d’accélérer. Férocement, l’homme lui attrapa le bras.

« Tu peux me répondre quand je te parle !

— S’il vous plaît lâchez-moi, je suis allée chercher des médicaments pour mon grand-père malade, expliqua-t-elle calmement. Je dois rentrer chez moi, il m’attend. »

L’homme ne relâcha pas. Au contraire il se rapprocha d’elle et l’observa tout en lui maintenant le bras.

« Tu sais que tu es jolie ? »

Ses yeux reflétaient le désire.

« S’il vous plaît lâchez-moi. »

Elle commençait à se débattre.

Souad voulait tellement aider sa mère, mais elle n’avait aucune consistance dans cette réalité.

« Pourquoi te débats-tu ? cracha-t-il méprisant. Si tu te laisses faire ça sera plus facile et plus rapide. Tu sais quelques soient tes cris, personne ne viendra t’aider. »

L’homme gifla la jeune femme qui tomba à terre. Il s’allongea sur elle et la maintint au sol. La victime était encore sous le choc du coup et n’arrivait plus à se débattre. Souad appela à l’aide en pleurant. L’homme commença ses attouchements suggestifs, par-dessus, puis sous ses vêtements. D’abord le haut, puis le bas. Elle tenta de frapper son agresseur, mais celui-ci était trop fort et lui assena une seconde gifle. Elle ne bougeait plus, elle n’avait plus de force pour résister et ne put que pleurer quand elle sentit son pantalon et sa culotte descendre le long de ses jambes. Elle regarda cet homme dans les yeux et vit la folie du Mal.

« Que dieu te protège pour tout le mal que tu fais.

— C’est plutôt toi qu’il devrait protéger, ma sœur. »

Et là, il entra en elle. La douleur la paralysa. Elle sut qu’elle avait perdu son innocence, elle qui croyait encore aux contes de fées.

Une fois sa besogne finie, il la laissa allongée sur le sol et rentra chez lui en sifflotant.

La jeune fille se releva tant bien que mal. Elle se rhabilla en essayant de faire disparaître les marques de son agression avec un simple mouchoir en papier. Et, avec ce qui lui restait de dignité, elle rentra chez elle, le visage marqué par les coups et le regard triste.

Souad pleurait de rage, elle haïssait cet homme et se surprit à souhaiter sa mort.

Un instant plus tard, Souad fut projetée dans un grand salon où de nombreuses femmes étaient réunies.

« Radija a été souillée par votre fils, il est de son devoir de laver la honte de notre famille et de l’épouser, s’époumonait une vielle femme. Votre fils s’est comporté comme un animal et a détruit l’avenir de ma petite fille.

— Et elle ? cracha une seconde femme. Que faisait-elle dehors dans la nuit seule ? Mon fils a cru qu’il s’agissait d’une prostituée.

— Elle était partie chercher des médicaments pour son grand père. De toute façon, il se mariera ou sinon on ira voir la police et l’Imam.

— Je n’excuse pas le crime de mon fils, mais je trouve inadmissible ce chantage, il ne veut pas de ce mariage arrangé ! Il ne veut pas de votre fille !

— Il n’avait qu’à y réfléchir avant de la prendre de force, » explosa une autre femme.

A ce moment-là, deux hommes entrèrent, la dispute s’arrêta nette.

« Djamil épousera Radija, il lavera la honte de notre famille et la vôtre par la même occasion. Mon fils s’est conduit comme un animal, il était ivre et a violé une femme. S’il n’était pas mon enfant, je l’aurais tué. Mais avec Fahim, nous avons conclu cet accord, le mariage aura bien lieu et aucune dote ne sera demandé à Radija. »

Souad n’en revenait pas, voilà ce qui avait été décidé pour sa mère après son agression ; un mariage forcé. Un déclic se fit dans son esprit, l’homme dont on parlait, était son père. Son père était juste un monstre. Cette découverte la bouleversa.

6.

Un instant après, elle se trouva de nouveau dans une autre maison, plus petite que celle d’Ouled Abdoune. Ses parents y habitaient avant sa naissance.

Cette fois, ce fut une chambre à coucher où deux enfants dormaient, une fille et un garçon. Ils étaient jeunes, entre 3 et 5 ans. Elle entendit du bruit en dessous. Il y avait un homme qui rouait de coups sa femme. Une fois son épouse éteinte, il la violenta encore et encore. D’un coup, le calvaire de sa mère lui sauta aux yeux. Radija a été mariée de force à un homme qui n’avait de cesse de la battre et de la violer. Souad était écœurée. Ses frères et elle avaient été conçus sans amour, juste issus de viols répétés. Pourtant, leur mère les avait aimés, ça elle en était sûre. Elle s’approcha de sa mère une fois son père parti.

« Oh Mama, si je pouvais, je le tuerais, » chuchota-t-elle en caressant sa joue meurtrie.

Le décor changea de nouveau, elle était revenue dans la maison de ses parents à Khouribga. Il faisait nuit et elle avait atterri dans le couloir devant l’entrée. On frappa à la porte, son père ronchon alla ouvrir, mais il n’y avait personne derrière. Une odeur nauséabonde s’échappait de l’ouverture et rentrait dans la maison.

« C’est quoi ce bordel ! » s’emporta-t-il en claquant la porte.

Il se dirigea vers le salon quand de nouveau quelqu’un frappa. Il s’arrêta net, son visage se contracta, Souad reconnut le visage de la haine et de la violence. Il se retourna et ouvrit violemment la porte.

Un homme vêtu d’une djellaba usée se tenait accroupi devant la porte. Son visage était masqué par sa capuche. Cette puanteur mélangeant soufre et chair putréfiée émanait du mendiant. La peur prit possession de Souad, son instinct la mettait en garde. Elle avait un mauvais pressentiment. Son père aveuglé par la rage, ne remarqua rien et hurla :

« Dégage, clochard ! J’ai pas d’argent ! »

Radija entra et demanda qui c’était. Le mendiant leva la tête et sa capuche tomba. Son regard se braqua sur elle. Tous eurent un mouvement de recul. L’odeur se fit plus lourde. Ce n’était pas un homme à proprement parler, mais plutôt un cadavre à un stade de décomposition avancée. En observant mieux, elle pouvait remarquer qu’il avait le même visage que son père. Son regard n’était pas sombre ou affamé comme on aurait pu le croire, il était plutôt triste et fataliste. Il avait le visage d’une âme désespérée qui savait qu’il n’y aurait aucun recours possible.

« Le Rodeur ! »hurla sa mère.

Elle courut chercher ses enfants pour les protéger. Le Rodeur fixa l’homme dans les yeux. Il se nourrissait de la peur et du vice. Son père devint de plus en plus livide, tirant vers le gris. Souad repensa à une sourate que sa tante récitait tous les soirs avant de la border quand elle était encore une enfant. Elle la récita mécaniquement.

Le Djinn tourna la tête vers elle et ses yeux se transformèrent en flamme verte.

« Es-tu sûre de toi ? Petite ? murmura-t-il. Après tout le mal qu’il a fait et tout ce qu’il a brisé. »

Sa voix était rocailleuse et grave. Une voix sortant directement de la bouche de l’Enfer.

Son père s’effondra sur le sol, Radija emmena ses enfants et s’enferma dans une pièce à l’étage. Souad réfléchit. Devait-elle réellement laisser cet homme vivre ? Elle le regarda avec pitié et répondit :

« Vas-y ! Prend la vie et l’âme de mon père qui n’a engendré que tristesse et malheur. Mais en aucun cas tu ne devras faire du mal à ma mère et à mes frères.

— De toute façon les autres membres de ta famille ne m’intéressent pas, » répondit-il le regard pétillant. 

Son père était à l’article de la mort, il tourna la tête vers sa fille. Il pouvait la voir, comme si sa disparition prochaine lui permettait d’entrevoir de nombreuses réalités. Elle le fixa avec toute la haine qu’il lui avait transmise.

« Alors c’est à cause de toi tout ceci. Toi, la chair de ma chair, toi, ma fille !

— Tu as fait de notre vie un enfer ! Tu mérites ce qu’il t’arrive ! Tu n’es pas un homme, tu es un monstre.

— Alors voilà ce que j’ai mis au monde, une fille à mon image. »

Le Rodeur, regarda la jeune fille et se nourrit, il aspira toute la vie contenue dans cet humain autrefois mari et père.

Petit à petit, sa chair écorchée se réparait et le Rodeur reprit vie. Il avait volé l’apparence de l’homme qu’il venait de tuer.

La légende disait : ’’ le Rodeur ne peut être libre que si une autre âme prend sa place”

Pour purifier son âme, il transforma sa victime en Djinn[4]. A la grande surprise de Souad, son père était de nouveau vivant mais il n’était plus humain.

« Pensais-tu réellement me faire disparaître ? ironisa-t-il. Tu as voulu me voir succomber ? Alors tous périront sauf toi ! »

Il s’évapora. Elle entendit des cris venant d’en haut, elle monta les marches de l’escalier quatre à quatre. Dans la pièce, sa mère brûlait dans des flammes vertes.

« Elle a été la cause de mon malheur ! Elle doit disparaître !

— Tu as été la cause du sien ! hurla Souad. Ordure ! »

Elle ne pouvait rien faire, sa mère se mourait dans ce feu en hurlant de douleur.

« Stop ! Pourquoi tout ça ? Pourquoi tu ne fais que le Mal ?

— C’est à cause de toi tout ça ! Tu n’as pas voulu pardonner !

— Il n’y a rien à pardonner ! Shéitan[5]! »

Sa mère avait disparu, sans laisser aucune trace, le pouvoir d’un djinn. L’homme se tourna vers les enfants. Ils étaient recroquevillés dans un coin les yeux remplis de larme. Les deux plus grands essayant de protéger les deux plus petits. Souad tenait son doudou, derrière son grand frère.

« Souad, appela Djamil. »

L’enfant regarda son père sourire. Elle se dégagea de sa fratrie et courut vers lui en pleurant. Une fois la petite fille à côté de lui, il envoya une flamme vers les autres enfants, les consumant dans les cris et les pleurs.

« Pourquoi tu as fait disparaitre tout le monde papa ? » demanda la petite rescapée.

Il s’accroupit et lui répondit doucement.

« Parce que tu as fait de moi ce que je suis. »

Souad était abasourdie, elle ne se souvenait de rien. La petite fille prit son père dans ses petits bras, elle avait peur.

« Papa, pourquoi tu nous fais du mal ? On t’aime nous. »

Le père se dégagea.

« Que tes paroles arrivent à tes propres oreilles, ya benti[6]. » déclara-t-il tristement.

Il la souleva et l’emporta.

7.

Souad ouvrit les yeux, elle était revenue dans le présent. Il faisait nuit, elle vit sa mère toujours en face d’elle.

« Mais c’est de ma faute ! C’est de ma faute !

— Non, ma fille, c’est ton père qui a créé ça. Après ça il t’a emmenée devant la maison de sa sœur et t’a laissée avec elle. Aujourd’hui, il est revenu pour toi, car rien n’a changé. »

Un éclat de rire, des pas dans l’escalier, elle vit un homme descendre les marches lentement. Elle le reconnut immédiatement. Il avançait vers elle tenant fièrement une dague dans sa main. Il s’arrêta devant elle, le sourire aux lèvres.

« Alors ? »

Souad ne répondit pas. Elle savait qu’elle ne pouvait rien faire, c’est elle qui avait créé ce monstre, c’était à elle maintenant de trouver une solution. Elle se releva et se tint debout, digne. Elle sentit une main lui presser l’épaule et des petites mains s’agripper aux siennes, sa famille était là et la soutenait. Elle sentit leur amour et leur force l’imprégner, la voix de sa mère dans ses pensées, tel un souffle.

« Son cœur doit disparaître. »

Elle sentit sa main prendre feu.

« Crois-tu vraiment que tu peux faire quoique ce soit contre moi ? »

Il s’avança et posa la dague sur la poitrine de Souad. Le métal froid lui piquait la peau à travers sa chemise, elle savait qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps pour agir. Sa main surchauffait. La colère de Radija se fit de plus en plus forte. Elle était prête à bondir pour sauver sa fille.

« Alors ? » répéta Djamil.

Elle était piégée, si elle bougeait, la lame la transpercerait, mais elle ne pouvait pas non plus reculer à cause de la porte derrière elle. Son père lui enfonça la dague un peu plus profondément. Elle avait mal mais ne riposta pas. Soudain, dans un geste rapide et désespéré, elle frappa avec sa main gauche celle qui tenait le poignard et de sa main droite brûlante transperça la poitrine de son père. Le feu qui lui entoura la main lui permit de traverser la poitrine du Djinn avec une très grande facilité. Une fois à l’intérieur elle trouva le cœur, le serra et l’arracha.

Djamil sourit :

«  Toi et moi sommes liés par cette rage et cette violence que nous ressentons. Ton cœur et le mien ne font qu’un. »

Puis il disparut. Souad, l’organe saignant du Djinn dans la main, eut un haut le cœur et s’évanouit.

Elle se réveilla quelques instants plus tard dans la maison. Sa mère, ses frères et sa sœur la regardaient le sourire aux lèvres. Le soleil était levé, il faisait beau, la maison était de nouveau vivante, ainsi que sa famille. Tout était fini, son père avait disparu et elle avait retrouvé les siens. Elle allait enfin le cœur en paix.

 LA VIEéco - Editot : Khouribga le 25/01/13

Une jeune femme retrouvée morte dans la maison hantée d’Ouled Abdoune.
Hier matin, une jeune femme a été retrouvée morte dans la fameuse maison hantée d’Ouled Abdoune. Un passant qui aurait vu du sang couler sous la porte d’entrée, avait prévenu la police. D’après une personne proche de l’enquête, son cœur aurait été arraché de sa poitrine.
— Le plus terrifiant, expliqua ce témoin. C’est qu’elle le tenait serré dans sa propre main.
Et, fait surprenant, d’après cette même personne, le cœur battait encore à l’arrivée du médecin légiste.
L’enquête suit son cours.
Abdel Larique

My.



[1]Bonjour
[2]Légende urbaine marocaine
[3]Esprits de feu dans la culture islamique. Pluriel de djinn
[4]Démon de feu dans la culture islamique
[5]Satan
[6]Ma fille








2 commentaires:

thierry N a dit…

Histoire plutôt sombre ,le monde que tu décrit est glauque ne fait pas vraiment rêver. Mais c'est bien écrit ,je crois que tu devrais être plus optimiste la vie apporte aussi son lot de bonheur et plaisirs ....

thierry N a dit…

Histoire plutôt sombre ,le monde que tu décrit est glauque ne fait pas vraiment rêver. Mais c'est bien écrit ,je crois que tu devrais être plus optimiste la vie apporte aussi son lot de bonheur et plaisirs ....