Le prix du plaisir

Laurana
« Le plaisir tue en nous quelque chose. »
Julien Green

1.


Laurana se baladait, emmitouflée dans son long manteau de laine noire, le long du boulevard Saint Michel à Paris. Elle était à la recherche d’un endroit sympa où passer la soirée. Il faisait nuit, le ciel était bas et chargé, la neige commençait tout juste à tomber. Elle regardait les bars au fur et à mesure qu’elle avançait et finit par rentrer dans « Le Latin Corner ». Il s’agissait d’un établissement destiné à la gente féminine. Les serveurs y étaient tous plus beaux les uns que les autres et l’on pouvait remarquer à l’entrée des soutien-gorges et autres lingeries pendus sur les luminaires. Elle rentra, l’ambiance était bien présente.


La musique était forte, Laurana savait qu’elle passerait une bonne soirée. Il n’y avait pas beaucoup de tables disponibles, elle choisit donc de s’installer au bar. Elle retira son manteau. En dessous, elle portait une petite robe rouge qui épousait parfaitement ses formes voluptueuses. Un serveur vint aussitôt prendre sa commande, elle choisit un Bloody Mary. L’homme, torse nu et tatoué, la fixait. Après tout, Laurana était une très belle femme avec ses longs cheveux noirs ondulés et ses magnifiques yeux verts.


« Bonsoir, jolie demoiselle, vous attendez quelqu’un ? demanda-t-il pendant qu’il préparait son cocktail.

— Pas vraiment, répondit-elle en faisant la moue. Je suis juste là pour m’amuser un peu et rencontrer du monde.

— D’où venez-vous ?

— Je m’appelle Laurana. Je viens de Brasov. Une ville de Roumanie. Et vous ?

— Moi c’est Jonathan. Je travaille ici pour arrondir mes fins de mois, sinon je suis étudiant en Droit à la Sorbonne. Je suis un peu comme vous, je cherche à faire connaissance. »


Il lui fit un clin d’œil. Le serveur lui tendit sa commande avec son numéro de téléphone noté sur un bout de papier. Elle finit son verre d’une traite et mit le papier dans son décolleté en répondant à son clin d’œil par un grand sourire.

2.


Elle se leva et alla danser.

« Très mignon, pensa-t-elle. Mais pas pour tout de suite.


Quelqu’un s’approcha d’elle et la prit par les hanches. Malgré le caractère féminin du bar, beaucoup d’hommes venaient en espérant y faire des conquêtes.

« Mademoiselle, une petite danse ? »

Il était ivre. C’était un jeune homme pas trop laid mais elle sentait qu’il n’était pas homme accumulant les conquêtes. Elle l’imaginait plutôt timide et réservé. Laurana se laissa faire et l’alluma un peu, après tout il avait eu le courage de s’approcher d’elle.


« Tu t’appelles ?

— Laurana. Et toi ?

— Gregory.

— Tu habites dans le coin ?

— Non pas du tout. Je viens de Rennes. Je suis ici avec des potes. On fête l’enterrement de vie de garçon de Pierre. »


Il lui montra du doigt un jeune homme blond, plutôt bel homme. Le futur marié tourna la tête et lui sourit. Laurana l’ignora et continua à attiser ce pauvre Gregory. D’abord un peu de RnB ensuite un Zouk. Elle attrapa Gregory et dansa avec lui. Au bout d’un moment n’en pouvant plus, il l’embrassa en essayant de la tripoter au passage. Elle répondit à son baiser, et ils disparurent au sous-sol.


Environ un quart d’heure plus tard, Laurana remonta, le jeune homme derrière elle le sourire aux lèvres. Elle s’éloigna de lui et il retourna vers ses amis. Elle se remit à danser, elle savait que la soirée s’annonçait fructueuse.

3.


Au bout de quelques minutes sur la piste de danse, un second homme l’aborda. Il s’appelait Frédéric et était un ami de Gregory. Il supposait ce qu’il s’était passé en bas et il voulait lui aussi pouvoir en profiter. Laurana lui fit comprendre qu’elle était d’accord, mais à condition de danser un peu d’abord. En se retournant, elle remarqua le futur marié qui la fixait, lui aussi semblait être au courant.


Et le jeu se répéta : elle l’aguicha un peu et ils finirent par descendre. Une vingtaine de minutes plus tard ? Elle remonta avec un Frédéric heureux, et chacun partit de son côté.


Laurana retourna au bar. Elle retrouva Jonathan.

« Alors, c’est pour ça que tu es venue ? »

Il avait l’air déçu, voir écœuré.

« Pour quoi ? demanda-t-elle naïvement.

— J’ai vu ton petit manège avec ces deux hommes.

— Ne te fie pas aux apparences, je ne suis pas ce que tu crois. Tu devrais croire ce que tu vois au lieu de croire ce que tu supposes être vrai. »


Elle lui sourit, énigmatique. Même si elle ne le connaissait pas plus que ça, elle l’aimait bien et elle ne voulait pas être cataloguée.

Il la fixa sans rien dire.

« Tu comprendras. Tiens, voici mon numéro. »

Elle lui tendit à son tour un bout de papier avec ses coordonnées.

« Appelle-moi quand tu auras compris. »

Elle lui fit un clin d’œil et repartit dans la foule.


Jonathan le rangea sans vraiment comprendre et reprit son service.

Laurana réfléchit et se dit qu’un jour elle devrait un autre moyens d’attirer ses proies. Elle oublia ses soucis et se remit à danser.

4.


Un bel homme blond arriva derrière elle et l’enserra par la taille. Elle se retourna.

« Vous êtes ? demanda-t-elle simplement.

— Pierre. J’ai vu que tu t’étais très bien occupée de mes deux amis. Je dois admettre que je suis aussi tenté par tes talents. »


Il se colla à elle et ils dansèrent.

« Tu n’es pas censé te marier ?

— Qu’importe. Je ne le suis pas encore et puis qui le saura ? Tu ne t’es pas posé la question quand tu es descendue avec Grégory et Frédéric.

— C’est différent, ils étaient célibataires. »


Elle se dégagea. Il referma sa main sur son bras et serra. Son regard se fit plus sombre.


« Écoute-moi bien, petite salope, s’il le faut je te paierai. Je t’ai vu danser et je t’ai vu partir avec les deux autres. Tu es chaude, tu n’attends que ça.

— Tu le regretteras, murmura-t-elle avec un sourire en coin.

— Oh non, je ne crois pas. »

Il la pressa vers les escaliers, elle n’essaya pas de s’échapper et descendit avec lui.


Une heure après, elle remonta. Elle retourna au bar et regarda la foule.

« Et lui, ce n’était pas ce que je crois non plus ? »

Elle se retourna vers Jonathan, le sourire aux lèvres. Elle avait un joli sourire malgré des canines un peu trop longues.

« Non ! Rien à voir. D’ailleurs, ne descend pas en bas ce soir, s’il-te-plait.

— Je n’ai jamais l’occasion de descendre en général. C’est une salle utilisée pour les soirées privées.

— Ok. Tant mieux, alors. Je m’en vais. N’oublie pas, appelle-moi.

— Je ne traîne pas avec ton genre de fille, répondit-il poliment.

— Tu te fais de fausses idées sur moi. Tu t’imagines des choses qui n’ont pas lieu d’être.

— Trois fois ?  Ça m’étonnerait, répondit-il méprisant.

— Tu verras bien. »


Elle mit son manteau et lui fit un clin d’œil et sortit du bar. Jonathan la regarda partir en se disant que cette femme était très intrigante et diablement sexy.


« Mais bon, elle n’est pas faite pour moi, murmura-t-il la voyant disparaître dans la nuit.

Il reprit son service.

5.


Le lendemain matin, Laurana était chez elle devant la fenêtre. Le téléphone sonna. Elle s’assit sur son canapé, alluma sa télévision et décrocha.


« Allô ?

— Alors ? dit-une femme à l’autre bout.

— Regarde les infos. Première chaîne. »


Laurana prit sa télécommande et monta le son. Elle savait que son interlocutrice faisait de même.


« Découverte sanglante en plein Paris. Un homme d’une trentaine d’années a été retrouvé ce matin dans un bar connu de la capitale, la cage thoracique enfoncé, son cœur dans la main. Il était venu avec plusieurs de ses amis fêter son enterrement de vie de garçon. D’après les premières informations, il se serait lui-même meurtri. Les autorités pensent à une nouvelle drogue dangereuse qui lui aurait fait perdre la raison. »


Laurana baissa le son et reprit sa communication.


« Alors, ça te va ? demanda-t-elle

— C’est bon.

— OK. On se retrouvera donc comme prévu de l’autre côté. Mais bon, prend ton temps.

— D’accord. Laurana ?

— Oui ?

— Dis-moi… Comment as-tu fait ça ?

— Je lui ai fait croire que j’avais été entreprenante avec ses deux amis. Tu me connais, tout n’était qu’illusion. Il a voulu lui aussi en profiter. Alors, nous sommes descendus à l’écart. Et au lieu de faire l’amour avec lui comme il s’y attendait, je lui ai juste suggéré que son cœur le démangeait atrocement. Alors, il a commencé à se gratter avec tout ce qui lui tombait sous la main sans jamais s’arrêter, tout simplement. Un homme sans cœur ne devrait pas en posséder. Tu n’es pas d’accord ?

— Merci pour tout. Et merci pour toutes les autres. Adieu.

— Adieu. »

Elle raccrocha.

6.


Quelques instants plus tard, le téléphone sonna à nouveau.

« Allô ?

— Qui es-tu ? 

C’était Jonathan.

— Tu n’as pas eu peur de m’appeler ?

— Bien sûr que si, énormément même, mais j’ai besoin de comprendre. Après tout c’est dans mon bar qu’un cadavre a été retrouvé. Avec le thorax en lambeaux, tu te rends comptes, il avait sa peau et sa chair sous ses ongles. Il s’est littéralement arraché le cœur… »


Il criait.

« Je sais, répondit-elle calmement.

— Et il était descendu avec toi sans remonter.

— Exact.

— Mais bordel qui es-tu ? 


On le sentait paniqué, au bord de l’hystérie.

— Crois-tu en Dieu, Jonathan ?

— C’est quoi le rapport ?

— Répond !

— Oui.

— Alors dis-toi que je suis un ange vengeur.

— Pour qui ? »


Il s’était calmé.

« Pour une jeune femme, qui a échangé son âme contre mes services. Je vais te raconter une histoire. Es-tu prêt à l’entendre ?

— Oui.

— Il y a quelques années, une jeune fille de quatorze ans croisa la route de ton cadavre. C’était un bel homme d’environs 25 ans. Il était beau et elle jeune. Alors, quand il s’intéressa à elle, elle ne put résister à son charme. Il la fit boire et la viola lors d’une soirée. La pauvre fille se sentit si coupable d’avoir été naïve, qu’elle se referma sur elle-même et sombra. Mais voilà, il était vicieux, il la recontacta quelques jours plus tard et s’excusa pour ce qu’il lui avait fait en lui disant qu’il n’avait pas pu résister à sa beauté et qu’il l’aimait. Elle fit une chose extrêmement tragique : elle choisit de le croire et accepta d’être sa copine. Tu te rends compte, c’était encore le temps de l’innocence, de l’amour et des princes charmants pour elle. A ce moment-là, ce fut le début d’une longue descente aux enfers. Il la tenait et en fit un jouet pour lui et ses amis. Elle fut violée et battue par lui et plusieurs autres hommes. Une fois qu’il la jugea trop vieille, il la jeta. Aux yeux de tous, pour camoufler ses traces, il vivait une vie paisible avec une petite amie de son âge. Elle savait qu’il y aurait d’autres pauvres filles comme elle, alors elle m’appela et me demanda de le faire disparaître. Ce que je fis hier. Un homme qui n’a pas de cœur ne devrait pas en posséder un. »


Après un moment de silence, Jonathan se racla la gorge et demanda.


« Qu’es-tu exactement ?

— Je suis l’Ange de la Mort.

— Pourquoi m’avoir donné ton numéro et expliqué tout ça ? On ne se connait pas. 

— Parce que tu es un homme bien et que je t’ai apprécié dès le premier regard. Malgré ce que je fais, je ressens !

— Je ne sais pas quoi te dire.

— Alors ne dis rien et prend le temps de me connaitre.

Après quelques secondes d’hésitation, il lâcha :

— On se retrouve au jardin du Luxembourg dans une heure. À tout à l’heure.

Et il raccrocha précipitamment. »


Laurana raccrocha à son tour et sourit.

« Je crois que je suis amoureuse, » pensa-t-elle.



My.




2 commentaires:

thierry N a dit…

Court, radical et particulièrement efficace ....pas mal !

thierry N a dit…

Court, radical et particulièrement efficace ....pas mal !