Jugées Coupables

Coupables

Je me sentais défaillir, j’étais debout devant tout ce rouge. Je tombais à genoux, mes larmes brouillant ma vue. Je jetai cette lame qui me brûlait la main. Une porte éclata et des personnes entrèrent. Je ne voyais plus rien, j’étais déjà loin, loin de ce chaos. 


Je me réveillai dans une salle blanche et lumineuse, des femmes et des hommes allaient et venaient. Je ne comprenais pas. J’étais allongée et attachée à un lit de métal.


« Où suis-je ? »


Un homme vêtu d’une robe noire entra et parla. J'entendis, j’acquiesçais sans comprendre, après tout, c’était mieux ainsi. 


La mémoire me revenait éclats par éclats. Les larmes coulèrent sans bruit de l’autre côté de mon visage. Je pensais à eux et à leur liberté enfin retrouvée. Je me souvenais... J’avais vu tellement de souffrance dans le cœur de mon origine meurtrie par les coups et les insultes. Et eux? Leurs yeux bleus qui appelaient à l’aide et qui pleuraient de ne pas comprendre tout ce désamour. L’homme se sentit gêner et quitta la pièce. 

Plus tard, deux hommes en uniforme m'emmenèrent.


« Et maintenant ? »


Je n’avais pas besoin de la voir pour savoir qui elle était : Myaka, ange noir et aux yeux violets. C’était ma meilleure amie, ma sœur, mon âme. Elle naquit, il y’a vingt ans. Elle naquit le jour où je compris que l’horreur, la peur et la haine existaient réellement et faisaient partie intégrante de ma vie. J’avais perdu mon innocence et elle vint sauver mon âme. Elle était là quand la rage me faisait mal, quand je les voyais hurler de douleur. 


J’avais vu cet homme ravager les âmes et les cœurs de ceux que j’aimais le plus au monde. Tous les jours, je le regardais détruire leur existence à grand coup d’humiliation et de rage, impuissante. Qui était-il, cet être arrogant, pour prétendre avoir le droit de détruire des vies ? J’avais tenu grâce à mon ange noire, elle était là pour me soutenir, pour m'aider à ne pas fuir et tous les abandonner. Elle avait toujours été là, et jamais plus elle ne m'avait quittée. Nous grandîmes ensembles tels deux reflets d’un même miroir, plus fortes que notre ennemi commun.  


Avec le temps, la haine et la rage s’insinuèrent dans mes pensées, puis dans mon cœur et prirent enfin possession de mon âme. Quand l’existence de cet homme devint une erreur dans mon esprit, je n’étais plus rien : tout juste un être rempli de haine et de vengeance. Je rêvais de rage, de sang et mort : j’étais autre. Une partie sombre de moi fut créée et pour me protéger, Myaka l’assimila. Cela lui avait fait tellement de mal ! 


« Pourtant sera-t-il jugé ? Sera-t-il précipité dans le fond des abysses infernaux ? »

Des questions muettes.


J'attendais dans un bureau qu'on me dise quoi faire. Un autre homme en uniforme arriva enfin et me demanda de le suivre. Je me levai et il m’accompagna devant une porte en bois massif. Il l'ouvrit sur une énorme salle remplie de gens. Tous me fixaient avec peur et dégoût. Je les entendais chuchoter mais je n’y prêtais pas attention.


« Alors ? Ça ira ? Tu veux de mon aide ? »

Myaka me parlait.


« Non, murmurais-je.

— Comme tu voudras, » me répondit-elle.

Elle était inquiète.


Je m’avançais et me dirigeais vers l’avant de la salle pour m’asseoir derrière un énorme bureau en bois précieux. Une personne que je ne connaissais pas se plaça à mes côtés. Du coin de l’œil, je vis les visages meurtris de ceux que j’aimais.

Une personne en robe rouge entra, la cérémonie put commencer.


J’entendais des discours, des paroles, mais moi je n'écoutais pas. Je réfléchissais à toute ma vie, à mon histoire. Une jeune fille qui perdit son innocence trop tôt, qui grandit trop vite. J’entendis mon âge : bientôt vingt-neuf ans. Je passais ma langue sur mes dents. Une était cassée, un souvenir de mes dix-sept ans. Je ris intérieurement. J’en avais mis du temps à me décider.


« Finalement, que restait-il de tout ceci ? »


Je me retournais et vis ma mère, elle pleurait. Elle avait eu tellement mal. Elle avait eu tant d’ecchymoses, beaucoup pour m’avoir protégée, moi sa seule fille. Elle avait été pendant tellement d’années l’esclave de sa haine, de sa fureur et de ses coups. Elle fût tellement humiliée, rabaissée qu’elle avait fui petit à petit dans un univers irréel. Elle s’était enfermée et avait cessé de vivre pour ne plus subir. Elle avait tout fait et tout enduré pour nous. 


Maintenant, c’était à mon tour de les protéger. Je sentais les autres, ceux qui ne voyaient pas, qui ne savaient pas et qui m’en voulaient d’avoir mis à nue cette atroce vérité. Je les sentais, partagés entre la rancune, la tristesse et la curiosité. J’avais montré aux yeux du monde l’horreur de notre existence.


« Quelle horreur ! Comment avait-elle pu oser faire ça ? »


Je pouvais presque lire dans leurs pensées. Ils ne savaient pas qui il était et ce qu’il était. Ils étaient juste horrifiés par le geste. Mais pouvaient-ils vraiment juger ? Eux, qui savaient mais qui s'étaient tus. Eux, qui avaient fermé les yeux devant cette souffrance...


Myaka me caressait la main. J’entendis mon nom.

On m’interpella, on voulait savoir, connaitre mes pensées, connaitre mes motivations.

Je me levais. Je fixai l’homme en rouge dans les yeux et lui répondis simplement.


« Si c’était à refaire, je le referai sans  regret ! »


C’est mots sonnèrent le glas. La foule s’arrêta de respirer.

Le jugement était proche. Je savais ce qui m’attendait mais je n’avais pas peur. Malgré tout je m’en voulais : Myaka allait perdre ses ailes par ma faute.


« Ne t’en fais pas pour ça. Je resterai toujours à tes cotés. Après tout nous vivons dans le même corps. »


J’entendis mon nom et la sentence : coupable. Je lui avais arraché le cœur ; il n'avait jamais su l'utiliser. Je souris.


« Enfin libre ! »


Mes yeux devinrent violets, mes cheveux devinrent roux, mes ailes s’extirpèrent de leur prison : Myaka était là et décida de sauver nos âmes. Elle courût et traversa la fenêtre. Un grand fracas se fit entendre et puis plus rien.


La foule se leva et se dirigea vers la fenêtre pour regarder. Tous purent voir une jeune fille brune aux yeux marron, le sourire aux lèvres, allongée sur le sol dans une mare de sang. 


Elles avaient enfin trouvé leurs libertés !
My.