Joyeux Noël

« La misère ne tue pas, mais ses insultes ne s'effacent point. »
Zamakhschari
1.
C’était la veille de Noël, les vitrines des boutiques brillaient de mille feux. L’après-midi tirait sur sa fin et le soleil déclinait à l’horizon. Malgré l’heure tardive et le froid, les rues étaient encore pleines de retardataires en quête de la touche finale pour parfaire ce Réveillon. Il était curieux de voir l’effervescence que provoquait Noël : maintes et maintes âmes se perdant dans les méandres des magasins. 

Patrice, lui observait cette effusion de loin. Il faisait la manche, assis sur son carton devant une supérette. Il espérait profiter ainsi du flux de clients et de cet esprit de Noël dont on parlait tant. Lui n’était pas à la recherche de cadeaux où d’un plat à mijoter pour ses invités. Non, lui tentait avant tout de survivre dans cette jungle ou les laissés-pour-compte ne pouvaient que contempler cette fête à travers des citoyens chanceux. Il prit le gobelet où était amassé son butin. Il compta et remarqua que finalement la générosité des badauds n’avait pas été au rendez-vous. Il n'avait pas prévu de dresser une table chargée de mets plus appétissants les uns que les autres, mais il avait espéré un petit plus pour lui et son compagnon d’infortune. 

Tommy était un vieux chat gris à qui il manquait un œil. Patrice soupçonnait le chat d’avoir été maltraité avant d’être jeté à la rue. Ils s’étaient rencontrés au Jardin des Plantes, il y a quelques années. Des enfants avaient acculé ce pauvre Tommy et commençaient à le brutaliser devant les yeux de leurs mères, plus concentrées sur leur boitier i-Tech que sur la monstruosité de leurs fils adorés. Il avait alors accouru pour sauver ce petit être de ces prédateurs. Les enfants prirent peur et s’enfuirent. Le chat tout tremblant se laissa apprivoiser par son sauveur. Depuis, ils ne se quittèrent plus. Tommy avait été une présence plus que bienvenue dans ces artères emplis d’anonymes. 

— Huit euros, voilà ce qu’on a gagné, mon vieux. Ce n’est pas grand-chose quand on voit ce que les gens sont capables de dépenser pour leur repas du Réveillon. Au moins, on aura de quoi manger ce soir. 

Le chat, couché sur ses épaules, ronronna. 

2. 


Patrice quitta son emplacement et entra dans le magasin avant qu’il ne ferme. Il sentit de la méfiance à son égard. Il représentait à lui seul, le cauchemar de chacune des personnes présentes. Il était considéré comme un clochard, entendez bien : un parasite gênant, celui à qui le Père Noël n’offrira pas de cadeau. Il savait qu’il dérangeait. 

A chacun de ses pas, il voyait la foule s’éloigner. Était-ce dû à son odeur qu’il regrettait ou à l’image qu’il renvoyait ? Il n’avait jamais su répondre. Il remarqua également qu’un agent de sécurité le suivait à la trace. Il fit semblant de ne rien avoir vu. Certes, il était sans-abri mais était-ce une raison pour le rejeter de la civilisation et l’exclure de cette manière ? Il avait toujours été honnête, il ne volait pas, ne buvait pas. Il prit de quoi faire des sandwichs : pain, camembert et jambon. 

En se retournant pour aller au rayon chien et chat, il heurta par mégarde une vieille femme. Elle hurla au vol. Il avait beau s’excuser, celle-ci faisait la sourde oreille. Elle partit sur une tirade expliquant qu’il était honteux de laisser des gens de son espèce faire les courses avec les honnêtes citoyens. Il ne dit rien pour ne pas envenimer la situation. Soudain, un jeune homme se sentant soudainement remplit de courage, l’apostropha pour lui dire férocement de dégager, lui et son barda. Il fuit, attrapa son paquet et se dirigea vers les caisses afin d’éviter l’émeute. L’agent de sécurité n’était pas intervenu une seule fois pendant son agression. Il se plaça là où d’après lui il y avait le moins de monde et attendit son tour. Dès lors, les clients se mirent à ronchonner et à lui jeter des regards noirs. 

— Non, mais ce n’est pas possible ! Il ne peut pas aller faire ses courses ailleurs ce clochard ! Il pue, c’est infect ! Merde, mais faites le dégager ! 

Certains de ses voisins acquiescèrent de la tête. Une adolescente d’environ dix-sept ans s’énerva à son tour et fustigea le belliqueux 

— Qu’est-ce que vous croyez ? Vous pensez qu’il a choisi cette vie ? Mais vous vous prenez pour qui avec vos trente euros dans votre porte-monnaie et votre carte bleue ! Vous pensez que vous valez mieux ? Prenez sa place, ne serait-ce qu’une journée et on en rediscutera. Donc merci de respecter cet être humain ! Et après on s’étonne que le monde se barre en sucette ! 

Personne ne rétorqua, ils étaient honteux face à cette jeune femme qui avait fait preuve d’humanité. Patrice se tourna vers elle et lui sourit, elle répondit en lui souhaitant un joyeux Noël. Une fois que ce fût son tour, il n’eut droit ni au bonjour Monsieur ni au revoir Monsieur. Au contraire, il avait le sentiment que l’hôtesse de caisse avait mis tout en œuvre pour le décourager de revenir. Il paya et sortit au plus vite de cet antre qui était finalement le reflet de la déshumanisation. 

3. 


Patrice était inquiet, il avait remarqué que son ami était souffrant. Lui-même était malade, il toussait énormément et avait des difficultés respiratoires. Il ne savait pas quoi faire, ni pour lui, ni pour Tommy. Ils étaient tous deux malades et ce n’était pas avec les quelques euros qu’ils récoltaient, qu’ils pourraient se soigner. Ça c’était sûr ! Il espérait que manger leur ferait du bien à tous les deux. 

Il prit ses affaires et se dirigea vers la gare la plus proche. Généralement, à Paris, les gares fermaient vers 2h pour rouvrir à 4h30, ça leur permettrait de rester au chaud une bonne partie de la nuit. La neige commençait à tomber et il savait que la nuit serait extrêmement difficile pour lui et son chat s’ils finissaient dehors. Une fois arrivés à la gare de Lyon, il dégota un endroit à l’abri des autres et s’installa. Il ouvrit une barquette pour Tommy, se prépara des sandwichs et prit un café bien chaud à la machine. Après leur frugal repas, il étala un sac de couchage sur le sol pour dormir un peu. Une fois allongé, il fut pris de violentes quintes de toux. Lui qui voulait passer inaperçu, ne réussit qu’à effrayer les quelques voyageurs qui passaient par là. Une femme avec son enfant prit peur en entendant les expectorations et alla se plaindre à un agent de sécurité. 

—Vous savez mon brave Monsieur, il y a un sans-abri qui tousse à en crever là-bas. Il a peut-être une grave maladie et il pourrait contaminer tout le monde. Il n’a rien à faire ici, il devrait aller avec ses semblables dans des centres. 

L’agent de sécurité délogea les deux compères et les jeta à la rue. Au moins fut-il poli et embarrassé par cette situation. Il lui donna les adresses des centres d’hébergement les plus proches. Mais à quoi bon, la majorité de ces centres n’acceptaient pas les animaux, et il était hors de question pour lui de laisser Tommy dehors. Il ne survivrait pas dans ce froid. 

Il déambula donc dans les rues désertes de la capitale afin de se tenir éveillé et se tenir chaud. Il pouvait voir à travers les fenêtres les familles fêter Noël. Il les imaginait à table en train de festoyer autour d’un délicieux repas chaud, à discuter et rire. C’était peut-être ça le bonheur ? Hélas, lui n’y goutterait pas. Il devait avant tout survivre à cette nuit. 

Au bout de quelques heures, il n’en pouvait plus, malgré le manteau, le froid lui mordait la chair. Il avait les mains et les pieds gelés. Il n’était pas habillé pour endurer ces températures aussi basses. Il prit son sac de couchage et le posa sur ses épaules, mais cela ne le réchauffa guère pour autant. Il continua sa marche forcée quelques heures avant de trouver une grille d’aération du métro. Elle laissait échapper un souffle d’air vicié, mais tiède. Une bénédiction au regard de ses températures glaciales. Il décida d’élire domicile ici pour la nuit. Il était exténué et avait besoin de se reposer. Il étala des cartons puis une bâche de plastique et son sac de couchage. Il s’y allongea avec Tommy et ils s’endormirent l’un contre l’autre. 

4. 


Patrice ouvrit les yeux et fut éblouit par l’éclat du jour. Il se redressa et fut surpris. Il ne reconnaissait pas l’endroit. Il était dans une chambre lumineuse aux murs blancs avec de grandes fenêtres ouvertes sur un soleil radieux. Il était dans un vrai lit, vêtu d’un pyjama blanc. Il prit peur. Il était perdu ! Il appela : 

— Eh oh ! Il y a quelqu’un ? 

Personne ne répondit à son appel. Il s’assit au bord du lit. Le sol était recouvert de moquette blanche. Si c’était un rêve, il espérait ne jamais se réveiller. Peut-être y avait-il un Noël pour les gens comme lui, finalement. Il se leva et se dirigea vers la porte. Elle donnait sur un beau salon. Il y avait même un sapin décoré. Il pensa soudain à son ami. 

— Tommy ? Tommy ? Où es-tu, mon chat ? 

Là, un beau chat gris miaula et s’approcha de lui. Il s’accroupit et caressa son compagnon, heureux de l’avoir retrouvé. Il lui grattouilla la tête quand il remarqua que Tommy avait ses deux yeux ouverts. Comment était-ce possible ? La magie des lieux ? Il continua à caresser son chat qui ronronnait de bonheur. 

— Alors mon gros, tu crois que c’est notre Noël à nous ? Peut-être a-t-on finalement entendu nos prières. 

Tommy se redressa et se dirigea vers ce qui semblait être une cuisine. Elle était grande et bien équipée. Il y avait deux gamelles, l’une remplit d’eau et l’autre de croquettes. Tommy avait l’air de les trouver à son goût. Patrice, lui se dirigea vers le frigo et l’ouvrit. Il était plein : des fruits, des légumes, de la viande et des yaourts. Toutes ses choses dont il avait oublié les saveurs. En fouillant dans les placards, il trouva de quoi faire du café. Il se prépara un petit déjeuner qu’il dégusta dans la salle à manger. 

Après le repas, il explora l’appartement accompagné par son chat. Ils ne croisèrent personne. Au bout d’un moment, il finit par accepter ce cadeau du ciel et décida d’en profiter. Patrice remarqua une lettre posée sur le tronc du sapin. Elle était à leur attention. Il l’ouvrit et lu : 

 — Joyeux Noël à vous deux. 

Il prit Tommy dans ses bras et pleura. Une larme pour chacune des peines et des souffrances endurées lors de sa vie de sans abri. Il sut alors ce qu’était le bonheur. Le Père Noël lui avait offert le plus beau des cadeaux, il lui avait rendu son humanité. 

Épilogue

Grand froid pour cette nuit du Réveillon 2014: Deux victimes en France. 
Pierre Martiale avec AFP 
Durant la nuit de mercredi, les températures sont descendues en-dessous des -5°C. Le vent de nord-est qui soufflait avait fortement renforcé la sensation de froid glacial. 

2 victimes du froid en France
Vendredi matin, un sans domicile fixe de 46 ans et son chat ont été retrouvés morts de froid sur une grille d’aération aux abords de la gare d’Austerlitz, à Paris. Retrouvés en état d'hypothermie, l’homme n'a pu être ranimé par les pompiers.

My.


Detresse


3 commentaires:

Alain Nemo a dit…

Je vous remercie beaucoup Myriam Tassa pour ce très beau texte plein d'une réelle c'est à dire généreuse Humanité ! Car, c'est aussi comme cela, que l'on apprend que tout véritable bonheur se partage et que l'on ne saurait ignorer la misère de frères humains !

thierry N a dit…

Triste réalité quotidienne des sans abris, reste qu'il faut beaucoup d'humanisme et pas uniquement aux fêtes de Noël pour éradiquer ce fléau ....

thierry N a dit…

Triste réalité quotidienne des sans abris, reste qu'il faut beaucoup d'humanisme et pas uniquement aux fêtes de Noël pour éradiquer ce fléau ....